Il me faut remettre de l’ordre dans les idées de la semaine écoulée.
Une semaine incroyable …… malgré les conseils de ma tendre petite sœur, ce sera un trop grand récit pour un petit blog.
A
Vava’U, Royaume du Tonga, alors que nous rechargeons les batteries, suite à l’épisode Palmerston, que les questions sur la suite du périple doivent trouver réponses immédiates, que dans quelques jours nous devrons quitter nos frères de galères, la providence place sur notre route deux voyageurs sympathiques. Elle, Lali, espagnole des îles Canaries, lui, Yves, Breton d’Anvers. Nous adoptons ce couple joyeux, qui nous accompagnera un bout de chemin.

Nous disons au revoir, avec beaucoup d’émotion à la famille Grego de « Free Spirit », Diane et Paul de « Flame », Kim et Simon de « Woodseas », Maria et Pietr de « Mama Cocha », Anita et Dick de « Kind of Blues » ainsi que les « Who is it ? » ( It’ s the plumber ….. )
Dans un voyage les séparations suivent fatalement les rencontres.

Aussi nous décidons de faire un premier stop sur l’île de Kapa (toujours dans
l’archipel de Vava’U), pour une grande inspiration d’énergie, de plongée, de châteaux de sable avant de mettre les voiles vers la Nouvelle Calédonie, pour une traversée qui s’annonce encore exigeante.
Nous avons l’impression que plus nous nous approchons de la saison chaude (celle des cyclones), plus le temps devient instable, imprévisible. Et puis c’est encore plus de 1000 milles nautiques à avaler mais il est vrai, avec nos nouveaux équipiers, les quarts seront plus courts ….
Nous essayons d’épargner au maximum notre pilote automatique dont le vérin hydraulique perd de l’huile, et tâchons d’utiliser le pilote à vent. Ce n’est pas toujours évident lorsque les grains et la houle se mêlent de la partie. Les quarts se succèdent. Avec Yves et Lali nous avons le plaisir de découvrir de nouveaux horizons culinaires
Sur cette route directe entre Tonga et Nouvelle Calédonie les pièges ne manquent pas. Les volcans en activité non cartographiés que nous laissons sur bâbord, puis les récifs sous marins et îles aux coordonnées incertaines entre lesquelles il faut slalomer de nuit ; enfin nos cartes qui considèrent arbitrairement le monde en deux hémisphères est/ouest et qui rendent difficile la navigation lorsque l’on se trouve sur la pliure ou plutôt nulle part et partout en même temps, hier et demain, des volcans et des récifs invisibles sous la coque.
Un mahi mahi nous rend visite mais ne se laisse pas faire. C’est avec du Bourbon four Roses que nous en venons finalement à bout. Nous remplissons les cales.
La dernière île de l’hémisphère Ouest s’appelle
Totoya. Il y aurait selon notre guide Imray un tramway ? Un tramway sur un îlot volcanique ceinturé par deux barrières de récifs ? Certainement encore une histoire. Ce sera pour demain à l’aube. Le vent souffle fort. Et si nous nous arrêtions ? Cet îlot fait partie du
Groupe des Lau, rattachées aux Fidji. Ce sont des îles fort isolées, très peu visitées, et qui requièrent des permis de croisière auprès du Président à
Suva….
La tentation est immense de relâcher, se reposer et peut être même entrer en contact avec des habitants à la culture traditionnelle. Demain matin il sera temps d’aviser, de plus nous n’avons pas les cartes de ces îles.
A l’aube c’est la stupéfaction. D’une part nous ne distinguons que très approximativement l’île de Totoya estimée à 1000 mètres d’altitude, pourtant devant nous et à moins de 10 km. D’autre part il n’y pas une île mais trois. Evidement… quand on travaille sur une moitié de monde !
Dans un ciel menaçant, l’horizon bouché, ce n’est que par un trou que le soleil perce sur une montagne. C’est déjà l’autre coté du monde, l’hémisphère Est :
Matuku. De loin elle nous semble plus hospitalière que Totoya. C’est décidé, cap sur Matuku. On fait le point. Problème car cela ne colle pas exactement. Tant pis, on prendra un alignement sur le pic Central, cap au 92, et nous tenterons de nous faufiler entre les barrières de récifs et les rouleaux formés par la houle du Pacifique Sud. Nous ne pouvons deviner l’entrée mais faisons confiance en notre bonne étoile.

Des rafales de vent puissant dévalent les pentes verdoyantes du volcan. Un vert vif, joyeux, reposant. Nous cheminons dans une baie qui se découvre et au fond : un village. Nous ne savons si nous sommes sous influence polynésienne ou déjà mélanésienne. On imagine… Déjà heureux d’être ancrés dans un lieu abrité et merveilleux, en face d’une petite mangrove. Par respect et aussi par fatigue nous décidons de rester à bord et de profiter du spectacle naturel. En soirée, une pirogue s’approche. Une première conversation s’engage. Les visages qui nous observent semblent bienveillants, avec une curiosité, une intensité jamais encore ressenties. Nous leur donnons rendez-vous le lendemain matin.
La soirée sera l’occasion de savourer de succulents mahi-mahi fish burgers avec poisson frais, pain et panure maison. La nuit est douce au mouillage, nos esprits s’envolent dans les brumes volcaniques de Matuku.

Au petit matin, nos villageois, comme prévu, viennent nous chercher, nous prennent en main, avec beaucoup de gentillesse, et nous emmènent chez Lili qui nous accueille chez elle. Il faut attendre que le chef soit prêt à nous recevoir. Lili voit bien que nous, nous ne sommes pas prêts pour le test d’arrivée. Vite, elle fournit des paréos aux femmes, nous donne des racines de Kava à remettre au chef pour
la cérémonie. Elle nous explique la conduite à tenir. Ne pas poser de questions, et boire le kava le moment venu.
Le chef du village et ses « bras droits » nous attendent dans la maison commune. On nous fait asseoir selon un protocole bien précis. Le chef au fond, les hommes en face, son « bras droit » à droite, et le capitaine du bateau à sa gauche.
Les femmes sont groupées ensemble à l’écart. Il règne un silence profond que ne troublent que les rafales de vent qui s’engouffrent sous les nattes de feuilles tressées. Le chef, un petit homme, l’œil rieur, les attaches fines, ne parle pas. Il laisse ses hommes le faire.
- « Nous devons savoir qu’il est interdit de venir sans autorisation du gouvernement fidjien »
- « Une exception a déjà été cependant concédé à deux allemands en 1997 »
- « La mer n’est pas bonne »
- « La loi des Fidji doit être respectée, mais celle de dieu lui est supérieure »
- « Cependant à Matuku c’est le chef qui décide, aussi, et par la grâce de dieu, nous pouvons rester … mais il nous est demandé de demeurer discrets et de respecter les coutumes … » - que nous ignorons.
Au nom de l’équipage, je remercie le chef auquel j’offre en retour des racines de kava et … le T-Shirt de Dolce Vita. Un autre discours … une prière. Puis des hommes sortent, entrent, la cérémonie peut s’organiser. Les femmes sont priées de quitter la maison.
Une grande vasque en bois est disposée devant le chef. Les hommes roulent de grandes cigarettes dans du papier journal. On pile la racine qui est ensuite mélangée à l’eau selon un processus ancestral et dans un linge non moins éprouvé. Cela dure une éternité.
Tout est prêt, on se tape dans les mains et sur les cuisses. Le « bras droit » du chef, par un « Taki », appelle la tournée.
Le premier bol, fait d’une noix de coco revient au chef. On tape dans les mains. La fumée envahit l’atmosphère magique. J’hérite du deuxième bol … les lèvres et les amygdales s’engourdissent, sensation accompagnée d’un léger picotement. Les noix de coco passent de main en main, vont se remplir à la vasque, selon un ordre invisible pour nous, où chaque clan se succède, de l’ancien vers le plus jeune de chaque fratrie, au son du « moli » qui indique que le bol a été vidé.



Personne ne parle. La communication se réalise à travers l’altération subtile des traits du visage. Une esquisse de sourire, un sourcil qui descend, un monde de silence et de battements sourds, plus appuyés lorsque le bol a été rempli à raz bord. Au bout d’une heure, assis en tailleur sur les nattes, les articulations sont douloureuses. Mais les villageois ne bronchent pas. Ils ne broncheront pas ainsi jusqu’à la nuit tombée. Et pour cause …
Je finis par demander licence au chef. Un sourire nous autorise à laisser le cercle.
Dehors les plus jeunes nous expliquent leur souci d’électricité, panneaux solaires, moteurs hors bords, batteries : à les entendre rien ne marche …
Nous remontons la rue du village, aux fenêtres les femmes, rieuses, qui ne boudent pas le spectacle, nous observent. Elles ont deviné notre destination : la petite baraque du fond d’où sortent les fils qui alimentent en énergie les maisons.
Chemin faisant nous assistons à un drôle de ballet, tout ce qu’il y a de panneaux solaires, moteurs de bateau et générateurs en tout genre sont transportés à dos d’homme dans la maison commune, et j’imagine déjà la séance de bricolage sous observation de l’assemblée du Kava.
Le problème c’est que nous ne sommes ni ingénieur ni mécanicien ni suffisamment nombreux pour autant de reliques qui, un jour, ont dû fonctionner ! Je nous vois déjà dans la marmite de Kava, tel les imposteurs d’un nouveau monde qui engendra des machins impossibles à réparer.
On nous présente le générateur, un bon vieux moteur diesel dont l’échappement cassé emplit le lieu d’une fumée noire asphyxiante dès le démarrage. Dès qu’on accélère la tension s’élève jusqu’à 350 volts et tous les équipement de l’île explosent ! Et c’est comme ça à chaque fois … En résumé il n’y donc ni électricité ni équipement électrique valide !
M’inspirant de mes lectures de navigation (l’inspecteur Maigret) j’essaie, par des questions de comprendre les circonstances de la survenue de la panne, à quelle occasion, et reconstituer tous les détails qui ont plongé soudainement Makutu dans le noir il y a deux ans.
Ma technique particulière ne leur parait pas très scientifique. Ils me répondent, se contredisent dans un anglais approximatif, mélangeant le passé le présent et le futur. J’arrive néanmoins à la conclusion qu’en sortie un contact de phase a été arraché et remplacé par un nouveau mais de l’autre coté de la borne …. On redémarre le moteur à vide. On le règle sur la bonne vitesse de rotation, puis avec l’aide du voltmètre de bord nous prenons toutes les tensions possibles sur la borne de sortie! Miracle : on repère du 230 Volts dans la forêt de fils. Nous inversons deux fils et voilà que ça remarche. Nous passons vérifier dans chacune des maisons.
Deux jeunes vont battre le tambour ( utilisé normalement lors de décès importants ou pour la grande célébration annuelle ) pour faire savoir aux villageois dans les montagnes et dans les autres vallées qu’un évènement heureux est arrivé et qu’il faut accourir.
Ces gens si réservés démontrent une vraie allégresse, nous redescendons maintenant le chemin, escortés par pratiquement tous les villageois : direction la maison commune où le chef et les anciens, que rien ne paraît pouvoir troubler, méditent un bol de kava à la main, imperturbables dans l’attente du rapport.
La maison commune a pris, entre temps, l’aspect d’un garage tant se sont amoncelés les articles mécaniques. Les femmes sont autorisées. Tout le monde est là. Je m’assois à gauche du chef où la place avait été gardée. Encore quelques bols de kava. Le chef ordonne les prières et remerciements aux divinités.
Puis Lili se rapproche du cercle des hommes, et en anglais nous remercie, nous les voyageurs, à qui un rayon de soleil indiqua leur île, nous les anges de Lomati, les envoyés de dieu, qui avons redonné la lumière au village après deux années d’obscurité, deux années où chaque samedi de 6h du soir jusqu’à minuit le village pria pour que le divin leur vienne en aide. La journée de demain est déclarée jour de fête : un festin exceptionnel sera donné !
La tête pleine de kava nous retournons au bateau, non plus dans une pirogue en bois mais dans le bateau du chef ! A la tombée de la nuit des lampes s’allument une à une dans les maisons. Nous sommes heureux.

Les anges de Lomati rêvent, aux milieux de ces collines vert clair, d’une nature incroyable et d’un peuple authentique, très uni, où les coutumes ancestrales bien vivaces cimentent générations et clans. Nous avons tous le sentiment d’être privilégiés de pouvoir partager cette expérience rare venue du tréfonds des temps, avec les descendant d’un peuple venu d’Israël, d’Égypte, d’Éthiopie, et d’Afrique du sud …
Néanmoins je reste préoccupé. Préoccupé par le sentiment d’imposture naissante, de l’apprenti électricien qui en inversant deux fils électriques se fait passer pour un ange qu’il n’est pas ! Et si par exemple toutes les lampes et le générateur explosaient pendant la nuit …..
Je me réveille tôt. Et dès les premières lueurs du jour j’observe un spectacle incroyable.

Tout le village est déjà en effervescence. Jay ( le fils de Lili ) qui a étudié à Suva, devenu notre guide local, tire et retire des heures durant sur le câble du moteur qui ne veut pas démarrer.
Plus d’une dizaine de costauds tireront sur la ficelle du moteur, sans résultat. J’imagine qu’ils veulent venir nous chercher avec une pirogue qui fonctionne. Les femmes parcourent la mangrove avec de grands filets à poissons, au rythme des chants sensés rabattre les proies. De la fumée venant des feux sous les marmites, sort de toutes les maisons. Les hommes montent dans les montagnes pour cueillir fruits, légumes. Personne n’échappe à la préparation de la grande fête qui s’annonce. A terre, on prépare les « lobo lobo », fours sous terre, où les plats mijotent à l’étouffée des heures durant, dans des feuilles de bananiers ou noix de coco. Dans les cours d’eau, on cherche les écrevisses.


Les premiers pas à terre en disent long sur l’état d’excitation qui règne. Tout le monde, dans un « boula », souhaite nous serrer la main. Jay est d’accord avec notre programme de la journée: visite de la forêt, de sa végétation, culture, apprentissage de la cueillette, cours de « lobo lobo » ; nous partons, armés de machettes spécialement affûtées pour l’occasion.

Jay semble heureux d’être notre hôte, il tient a nous faire découvrir tous les arbres et fruits de sa forêt, les ruisseaux à écrevisses... Il taille nos noms sur les arbres, monte aux arbres décrocher des noix de cocos, cueille des oignons, des courgettes, des tubercules locaux dont les feuilles se mangent comme des épinards dans le lait de coco, fabrique des paniers dans des branches de cocotiers pour tout transporter, taille des cannes à sucre pour notre plus grand délice, met de coté trois sortes de petits piments pour nos sauces du bord, des papayes, des fruits de la passion …..
Sur ces pentes volcaniques tout semble vouloir pousser.
Au retour, le village nous attend pour l’ouverture des premiers « lobo lobo ».

Les anciens demandent à être pris en photo.
Des groupes électrogènes déglingués affluent des autres villages …. Notre chef de village est heureux. Demain il accueille la conférence des églises de l’île et sera fier d’illuminer son village.
L’heure du festin approche. On vient nous offrir des grands colliers de fleurs tressées, des paniers et éventails, puis on nous annonce que le chef, exceptionnellement, dérogera à la règle et se joindra à nous pour le dîner.
En effet, la tradition veut qu’à l’occasion des festins exceptionnels en l’honneur de convives, les villageois s’assoient autour d’eux et assistent à la dégustation. Nous pénétrons religieusement à l’intérieur de la maison commune où tout le village nous attend et où est dressé, à même les nattes, le festin : toutes sortes de plats de poissons, de crustacés, de tubercules, des légumes et fruits. Cuits, grillés, à la mode lobo lobo. Le résultat d’une journée de travail de toute une communauté. Tout est succulent. On nous observe. Et plus on mange plus les gens sont heureux.
La fin du dîner s’accompagne d’une
grande cérémonie de Kava et une grande photo d’immortalisation sous le néon de la maison commune qui maintenant remarche.
L’heure du départ approche. Les adieux sont intenses, Jay aura du mal à quitter le bateau le lendemain. A l’heure du départ, la grande voile hissée, les tambours résonnent dans la montagne et, par des jeux de miroirs, le village nous adresse un au-revoir scintillant.
Nous parcourrons encore 750 milles pour atteindre La Nouvelle Calédonie et entrer dans son lagon de nuit par le passage de la Havannah. Cette traversée, durant laquelle j’aurai à affronter une grippe carabinée, dernier souvenir de ces longues cérémonies de Kava ou l’on partage les bols...