Cela fait trois jours qu’il pleut à Cape Town et que ça bricole dans les accalmies.

Mercredi, nous avons donné rendez-vous aux cousins Anna et Danny pour une soirée ambiance nautique, en ce mois de juillet frigorifique ; d’abord une projection au Royal Cape Yacht Club d’un documentaire de la BBC ramené par un explorateur des mers du Sud, mettant en scène
Robert Knox–Johnson… et qui, vin chaud aidant, déclencha de nombreuses salves d’hilarité dans l’assistance. De chaleur il n’en manqua pas pour prolonger la soirée en famille dans le carré de Dolce Vita, autour d’une daube d’agneau accompagnée d’un pinotage local.

Au Matin, réveil sous le soleil enfin. Bonjour mon pote le chat d’Ex Africa ! Et c’est parti pour une rando sur les sentiers menant au sommet de la plus mythique des montagnes locales :
Table Mountain. 
Vues panoramiques variées sur Cape Town dans la brume du matin ou derrière un rideau d’eau surplombant le chemin passant à flanc de montagne.
Vraiment une ville et une région magnifique !

7 commentaires:
Bonjour de nouveau, de Philou qui cette fois, plutôt que de vous proposer des morceaux choisis de réflexion philosophique, vous proposera de suivre une déclinaison du thème : que s'est-il passé en Amérique Latine en juin pendant que Dolce vita retrouvait les eaux de l'Atlantique?
Il se trouve à Bordeaux une antenne de l'association France-Amérique Latine, qui édite bi-mensuellement un journal dont le numéro dernièrement paru relate précisément ce qui se passe au Pérou.
Ce journal s'intitule littéralement "De l'autre côté de l'Atlantique", ce qui est un titre de prédilection pour tous les amis de notre famille de navigateurs dont les racines s'étendent des deux côtés de cet océan.
Le contenu de sa dernière édition n'est pas du tout joyeux, mais il semble nécessaire de faire connaître ce qui se passe de l'autre côté de l'Amazone et du continent latino-américain.
Ne serait-ce que parce que la liberté de s'informer ne s'use que si on ne s'en sert pas.
Sur le modèle "le même mois, de l'autre côté", je vous propose donc de le retranscrire ici en plusieurs parties, parce qu'on ne peut pas croire que ce monde dont tu viens de faire le tour, Vincent, avec ceux qui te sont le plus chers, continue, 15 ans après Kigali, d'être celui des brutalités et de la totale injustice au profit des richesses et au prix de la misère.
Les sources sont citées à la fin du texte de Raul Zibechi.
Début de transcription:
Del otro lado del charco
De l’autre côté de l’Atlantique Nº19 Juillet - Août 2009
Massacre dans l’Amazonie péruvienne
La guerre pour les biens communs
Le massacre perpétré le 5 juin (journée mondiale de l’environnement), contre les indiens de l’Amazonie
péruvienne par le gouvernement d’Alan Garcia, est le dernier chapitre d’une longue guerre pour
l’appropriation des biens communs, basée sur la signature du TLC (Accord de Libre Commerce) entre le
Pérou et les Etats-Unis.
Raúl Zibechi, 11 juin 2009
Vendredi 5 juin, à six heures du matin, trois hélicoptères
MI-17 décollaient de la base de la police Nationale de
El Milagro. Ils survolaient la Curva del Diablo – route
qui relie la forêt amazonienne à la côte nord – occupée
depuis dix jours par cinq mille indiens Awajun et Wampis
(appelés jadis Jivaros). Depuis leurs hélicoptères, les
policiers lançaient des gaz lacrymogènes (d’autres
versions affirment qu’ils ont aussi fait feu avec des fusils
mitrailleurs) alors que simultanément, un autre groupe
de policiers au sol chargeait les manifestants, tirant
avec des fusils AKM sur la foule. Bilan, une centaine de
blessés par balle et entre 20 et 25 morts.
La population de la ville voisine de Bagua – à mille
kilomètres au nord-est de Lima, près de la frontière avec
l’Equateur – est descendue dans les rues afin de soutenir
les indigènes, incendiant les institutions étatiques et
les locaux du parti au gouvernement, l’APRA (Alliance
Populaire Révolutionnaire Américaine). En représailles,
plusieurs policiers ont été attaqués et tués, alors que
d’autres indigènes ont été tués à leur tour par la police.
38 policiers qui gardaient un puits de pétrole ont été
pris en otage. Certains d’entre eux auraient été tués par
leurs ravisseurs, pendant que 1000 indiens menaçaient
d’incendier la station n°6 de l’oléoduc péruvien.
Suite de l'article de Raul Zibechi dans le Charco de Juillet-Août 2009:
Les versions sont contradictoires. Le gouvernement a
affirmé trois jours après les faits que 11 indigènes et 23
policiers avaient été tués. Les organisations indigènes
ont signalé quant à elles que le nombre des morts dans
leurs rangs s’élevait à 50 et qu’il y avait 400 disparus.
Selon des témoins, les militaires ont incinéré des corps
et les ont jetés dans le fleuve pour cacher l’étendue du
massacre. Par ailleurs, les militaires seraient entrés dans
les hôpitaux pour y arrêter des blessés. Ce qui est sûr en
tout cas, c’est que le gouvernement a envoyé les forces
armées pour disperser une manifestation pacifique
installée depuis 57 jours dans la forêt des départements
amazoniens de Amazonas, Cusco, Loreto, San Martin et
Ucayali.
Le 8 juin, la Commission Interaméricaine des Droits
de l’Homme (CIDH), rattachée l’OEA, a condamné la
violence, rappelant à l’Etat péruvien son obligation
d’éclaircir les faits et de réparer leurs conséquences,
appelant chacune des parties à promouvoir un processus
de dialogue1. Mardi 9 juin, la Coordination Nationale
des Droits de l’Homme annonçait « avoir enregistré
une série d’irrégularités et de violations des droits
humains » dans la zone de Bagua. Elle dénonçait le
fait que le gouvernement ait refusé de communiquer
quelle instance policière était chargée de l’enquête sur
les faits ; elle manifestait également sa préoccupation
concernant la situation des 25 détenus de la caserne de
El Milagro et des 99 personnes ayant été arrêtées depuis
l’instauration du couvre-feu à Bagua2.
(Photo : http://intercontinentalcry.org
L’auteur n’est pas mentionné.)
1 Servindi, 9 juin 2009.
2 Idem.
Le président du Pérou Alan Garcia a qualifié les indiens
de « terroristes » et a évoqué une « conspiration
internationale ». Selon ses ministres, les gouvernements
de Bolivie et du Venezuela seraient impliqués dans ce
complot en tant que pays producteurs de gaz et
de pétrole. Ils chercheraient à empêcher le Pérou
d’exploiter ses ressources et de devenir ainsi un de leur
concurrent3. Il y a quelques semaines, le Pérou a accordé
l’asile au dirigeant vénézuelien Manuel Rosales, accusé
de corruption dans son pays, et a également accordé
l’asile à trois ex-ministres boliviens du gouvernement de
Gonzalo Sanchez de Lozada, poursuivis en justice pour
le meurtre d’environ 70 personnes pendant la guerre du
gaz en octobre 2003.
Le 9 juin, la ministre de la Femme et du Développement
Social, Carmen Vildoso, a démissionné, en raison de ses
désaccords avec la façon dont le gouvernement a géré
la situation. Selon le premier ministre péruvien Yéhude
Simon, la démission de Mme Vildoso est due à son désaccord
avec un spot publicitaire transmis par le gouvernement
dans lequel, sur fond de photos de policiers morts
et d’indigènes portant des flèches et des lances, on
présentait les natifs comme des « sauvages », des
« assassins féroces » et des « extrémistes » qui suivaient
des « consignes internationales » pour « entraver le
développement du Pérou » et « empêcher que le pays ne
jouisse de son pétrole ». Le spot télévisé assurait qu’il n’y
avait pas eu de répression, et mentionnait uniquement
« l’assassinat sauvage d’humbles policiers4 ».
Le dirigeant de l’Association Interethnique pour le
Développement de la Jungle Péruvienne (AIDESEP,
réunissant 300.000 indigènes et 1350 communautés),
Alberto Pizango a été désigné comme un « délinquant »
par la ministre de l’Intérieur Mercedes Cabanillas, qui
a émis un mandat d’arrêt contre lui. Pizango a alors
demandé refuge auprès de l’ambassade du Nicaragua
à Lima. Le groupe parlementaire de l’APRA a accusé
la gauche, le dirigeant du Parti Nationaliste Péruvien
Ollanta Humala et les médias amazoniens d’avoir « incité
à la violence afin que les natifs attaquent la police », et
menace de leur intenter un procès pour terrorisme.
Le conflit a débuté le 9 avril avec la mobilisation du peuple
amazonien, l’occupation de routes, d’oléoducs et de
gazoducs, afin de protester contre la mise en application
d’une série de décrets pris dans le cadre du TLC avec
les Etats-Unis. Mais la situation s’est aggravée jeudi 4
juin quand l’APRA a empêché le Congrès de débattre
sur la dérogation de certaines lois questionnées par les
indigènes, alors que la Commission de Constitution avait
préalablement émis un rapport dans lequel elle jugeait
ces lois anti-constitutionnelles.
Du chien envieux...5
Les négociations du TLC avec les Etats-Unis ont débuté
en mai 2004, sous le gouvernement d’Alejandro Toledo
(2002-2006). Le traité était destiné à se substituer à la
Loi de Promotion Commerciale Andine et d’Eradication
des Drogues (promulguée en 2002 et en vigueur
jusqu’en décembre 2006). Le TLC élimine tout obstacle
aux échanges commerciaux ; il facilite l’accès aux biens
et aux services ainsi que les flux d’investissements. Par
ailleurs, il promulgue un large éventail d’accords liés à la
propriété intellectuelle, à l’emploi, aux services publics
et à la résolution de controverses.
Le TLC a été souscrit le 8 décembre 2005, à Washington
sous la présidence d’Alejandro Toledo et de George W.
Bush. En juin 2006, il a été ratifié par le Pérou, puis
par le Congrès des Etats-Unis en décembre 2007. Il
est entré en vigueur le 1 févier 2009 après que Bush
et Garcia y aient apposé leur signature le 16 janvier de
cette même année.
La signature du TLC a provoqué de grandes mobilisations
en 2005, surtout chez les paysans qui représentent
le secteur le plus affecté par l’élimination des frais
de douanes et des protections commerciales. Bien
que le gouvernement ait assuré qu’il verserait des
compensations aux producteurs, ils n’en ont jamais
vu la couleur. Le 18 février 2008, avait lieu la Grève
Nationale Agraire, avec des blocages de routes dans tout
le pays. La répression policière et la déclaration de l’état
d’urgence dans huit provinces du pays se sont soldées
par la mort de quatre personnes.
Le 28 octobre 2007, Alan Garcia publiait un long article
dans le journal El Comercio de Lima, titré « Le syndrome
du chien envieux… ». Dans son texte, Garcia considérait
la nature comme une ressource et soutenait que nier
son exploitation était une bêtise, laissant de côté toute
considération sur la conservation de l’Amazonie. « Le
vieux communiste anti-capitaliste du 19ème siècle s’est
déguisé en protectionniste au cours du 20ème et a changé
une fois de plus de chemise au 21ème siècle pour devenir
environnementaliste ».
3 La Jornada, 7 juin 2009, à partir de dépêches des agences
Reuters, AFP et DPA.
4 Página 12, 10 juin 2009.
5 Du chien envieux et du boeuf, fable d’Ésope.
Selon Garcia, ceux qui s’opposent à l’exploitation
intensive de l’Amazonie sont comme le chien envieux,
qui « ne mange ni ne laisse manger les autres ». « Il y a
des millions d’hectares de forêts inutilisées, et d’autres
millions d’hectares que les communautés et les
associations ne cultivent pas et ne cultiveront jamais ; il
y a aussi des centaines de dépôts minéraux que l’on ne
peut extraire et des millions d’hectares de mer que l’on
ne pourra jamais exploiter. Et les fleuves qui coulent de
part et d’autre de la cordillère représentent une fortune
qui part à la mer sans produire d’énergie électrique »,
écrit-il dans son article.
« La première ressource c’est l’Amazonie », affirme t-il.
Il s’agit de 63 millions d’hectares qu’il propose de diviser
en grandes propriétés '64e « 5000, 10.000 ou 20.000
hectares, car à long terme, des parcelles plus petites
n’attireront pas d’investissements substantiels et de
haute technologie ».
A propos de la terre, il précise « que l’on ne doit pas
remettre de petites parcelles à des familles pauvres qui
n’ont pas un centime à investir » et que « cette même
terre vendue en grandes parcelles attirera, en revanche,
un afflux de technologie ». Peu lui importe que ces terres
soient la propriété collective des communautés, car selon
lui, il s’agit « de terres oisives dont les propriétaires n’ont
ni formation, ni ressource économique ; du coup leur
propriété est virtuelle ».
Le TLC et les décrets législatifs
Selon cette logique de tout vouloir convertir
en marchandise, le gouvernement a demandé
au Congrès la possibilité de légiférer sur les
questions relatives à l’implantation du TLC
par le biais de décrets législatifs (DL). Le
19 décembre 2007, le Congrès votait la
loi 29157 et octroyait les pleins pouvoirs
au gouvernement pour légiférer durant six
mois par décret, sur les thèmes liés au TLC.
Protégé par ces pouvoirs, le président émit
quatre-vingt dix neuf DL, à l’origine de la
polémique actuelle.
Un rapport juridique indépendant, diffusé
par OXFAM Amérique, conclut que le pouvoir
exécutif a profité des attributions concédées
temporairement par le parlement « pour
expédier un grand nombre de lois qui n’ont
aucun ou peu de lien effectif avec le TLC,
déformant et dénaturant ainsi les termes des
lois approuvées par le Congrès6 ».
(Présidence de la République. Pour un Pérou moderne. Décrets
législatifs 2008. Bénéfices et objectifs. « Nous devons en finir avec
le paternalisme envers les indigènes. Le paternalisme est néfaste, et
pour le combattre, rien de mieux que de légiférer par décret, sans les
consulter )
Le rapport établit ainsi que « de tels décrets
peuvent être qualifiés d’anti-constitutionnels
pour des raisons de forme », argument qui
« mériterait leur dérogation » de la part du Congrès ou
du Tribunal Constitutionnel. De plus, le rapport signale
que moyennant les quatre-vingt dix neuf DL, « on a
cherché à réaliser une réforme substantielle du cadre
organisationnel et concurrentiel des diverses entités
de l’Etat, ainsi que du régime des régulations qui
s’appliquent à des activités économiques particulièrement
importantes », sans relation stricte avec le TLC7.
Les plus controversés furent les DL 1015 et DL 1073,
déclarés anti-constitutionnels par le rapport de OXFAM,
car ils modifiaient le nombre de votes requis pour vendre
les terres communales (avec trois voix seulement on
pouvait exproprier une communauté de sa terre). Le
Congrès dérogea le DL 1015, en août 2008. Le DL 1064
(Régime Juridique pour le Profit des Terres à Usage
Agraire) n’a pas été touché et laisse sans effet les prérequis
d’accord initial pour entreprendre des projets,
alors qu’il était également considéré anti-constitutionnel
par OXFAM.
Le DL 1083 (Promotion du Profit Efficace et de la
Conservation des Ressources Hydriques) favorise la
privatisation de l’eau au profit de gros usagers comme
les entreprises minières. De plus, les DL 1081, DL 1079
et DL 1020 libéralisent plusieurs aspects de la législation
sur les aires d’exploitations minières, du bois et des
hydrocarbures. Mais parmi tous ces décrets, c’est le DL
1090 (Loi sur la Forêt et la Faune Sauvage) qui est au centre
de la polémique. Il place en dehors du régime forestier 45
millions d’hectares (biodiversité de la faune et de la flore
inclues), ce qui signifie que 64 % des forêts du Pérou
pourraient être vendues à des entreprises transnationales.
Le 9 avril dernier, les 1350 communautés membres de
l’AIDESEP s’accordaient pour commencer à se mobiliser
à l’intérieur de leurs communautés. Le 18 avril, le
premier ministre Yéhude Simon, jadis allié du groupe
armé MRTA (Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru)
qualifiait les demandes indigènes de « caprices ».
Le 5 mai, les évêques de huit évêchés catholiques
exigeaient du président Alan Garcia l’abrogation des
DL car ils les considéraient comme une « menace pour
l’Amazonie ». Le 10 mai, le gouvernement décrétait
l’état d’urgence dans cinq régions du pays où s’étaient
produits des blocages de routes, l’occupation des ports
et des oléoducs.
Le 19 mai, la Commission de Constitution du Parlement
déclarait le DL 1090 anti-constitutionnel. Dans ses
conclusions, le rapport dressé par la Commission8
établit que le décret « ne respecte pas les limites
fixées par les articles 101 et 104 de la constitution
politique quant aux thèmes sur lesquels il est interdit de
légiférer ». De plus, le rapport signale que le DL 1090
« va à l’encontre de l’article 66 de la Constitution, car la
compétence en matière de ressources naturelles relève
exclusivement de la loi organique ».
6 Francisco Eguiguren, ob. cit. p. 96.
7 Idem p. 97.
8 « Rapport dur le DL 1090. Commission de Constitution et
Règlement », 19 mai 2009. En ligne sur www.servindi.org
En somme, les législateurs établirent que le pouvoir
exécutif n’avait pas le pouvoir de légiférer par décret
sur certains sujets, comme le stipule la constitution,
tâche qui incombe exclusivement au Congrès. Alors que
la décision de la Commission de Constitution devait
être débattue par l’ensemble du Congrès, la ministre
de la justice Rosario Fernandez, dénonçait le 22 mai
Alberto Pizango, dirigeant de l’AIDESEP, pour sédition et
conspiration. Le 26 mai, les indiens Awajun et Wampis
prenaient la route Belaunde Terry dans la Curva del
Diablo et quelques 1200 indiens occupaient la station
numéro 6 de l’oléoduc péruvien.
Le même jour, une mobilisation massive avait lieu à
Lima en soutien à la lutte amazonienne. Le 28 mai,
les membres des communautés de la forêt de Cusco
occupaient une seconde station du gazoduc de Kamisea.
Le 1er juin, les industriels et les exportateurs exigeaient
du gouvernement « qu’il applique la loi » afin de libérer
les routes et les conduites amazoniennes. Le 2 juin, la
présidente du Forum Permanent des Nations Unies pour
les Questions Indigènes demandait au gouvernement
péruvien « de suspendre immédiatement l’état de siège
contre les communautés et les organisations indigènes »
et « d’éviter toute action qui, comme l’intervention
militaire, pourrait alimenter le conflit9 ».
Le 4 juin, au Congrès, la majorité gouvernementale
décidait de suspendre le débat sur l’anti-constitutionnalité
du DL 1090. Le Défenseur du Peuple présentait un recours
d’anti-constitutionnalité contre le DL 1064. Le 5 juin, 639
agents de la Direction des Opérations Spéciales et du
personnel des Forces Armées attaquaient les indigènes à
la Curva del Diablo, faisant des dizaines de morts, des
centaines de blessés et de disparus.
Le massacre des prisons
Le 18 juillet 1986, à six heures du matin, les prisonniers
politiques membres du Sentier Lumineux incarcérés
dans les prisons de San Juan de Lurigancho et de El
Fronton, ainsi que dans la prison des femmes de Santa
Monica à Lima et de Callao, se mutinèrent. Les faits se
produisirent simultanément à la tenue d’un congrès
de l’Internationale Socialiste à Lima, auquel participait
l’APRA dirigé par Alan Garcia, alors déjà président du
Pérou.
Les prisonniers présentèrent un ensemble de 26
revendications liées à l’amélioration des conditions de
réclusion. Une réunion du conseil des ministres demanda
aux Forces des Opérations Spéciales de la Marine de
rétablir l’ordre dans les prisons. La première prison fut
celle des femmes où la garde républicaine démolit un mur,
lança des gaz paralysant, libéra des otages, laissant deux
prisonnières mortes derrière elle. A minuit, l’infanterie de
la Marine attaqua l’île-prison de El Fronton. Le directeur
de la prison, le juge et le procureur protestèrent
contre la présence des marines à qui ils n’avaient pas
donné d’autorisation d’entrer dans le bâtiment. Durant
l’assaut, trois membres des forces armées, un otage et
135 prisonniers furent tués, 34 prisonniers seulement
survécurent. A Lurigancho, c’est la gendarmerie et
l’armée qui agirent, tuant 124 prisonniers. Les forces de
l’ordre n’y subirent aucune perte.
Ce fut un immense scandale national et international.
Américas Watch assura qu’il s’agissait « de l’attentat
contre les droits humains le plus dévastateur au Pérou
depuis des décennies », car « un grand nombre de
prisonniers ont été tués de sang froid après s’être
rendus ». La Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme
condamna les faits et une commission parlementaire
trouva suffisamment de preuves pour déterminer la
responsabilité politique du Président. Cependant, Alan
Garcia octroya l’impunité aux auteurs du massacre. Le
vice-amiral Luis Giampietri Rojas, chef des opérations de
la Marine à El Fronton est actuellement vice-président
du gouvernement de Alan Garcia.
Le 19 juillet, l’Eglise catholique publiait un document
intitulé « Massacre des prisonniers de Lima », faisant un
court et terrifiant récit de ces faits : « A Santa Barbara,
prison pour femmes, c’est la Garde Républicaine qui est
intervenue. Les otages ont été libérés. Deux prisonnières
sont mortes. A Lurigancho, c’est la garde Républicaine
qui est intervenue. A l’aube, un otage a été libéré et les
124 prisonniers ont été fusillés après s’être rendus. A El
Fronton, l’opération était commandée par la Marine qui
bombarda le Pavillon Bleu durant toute la journée. Ont
survécu 30 détenus qui se sont rendus. Il y avait à peu
près 200 détenus. Pendant toute l’opération, l’accès aux
autorités civiles (les juges, les directeurs des prisons et
les procureurs) était interdit, de même pour la presse ».
La Commission de Vérité et de Réconciliation a soutenu que
le massacre avait été un point d’inflexion de la politique
anti-terroriste de Alan Garcia. Avant cela, Garcia, se
montrait plutôt préoccupé de limiter les violations des Droits
de l’Homme commises par les forces armées, mais, à partir
de ce massacre, il se mit à encourager la répression.
Avec de tels antécédents, on peut s’attendre aujourd’hui
à une radicalisation de la répression de la part du
gouvernement péruvien. Après les massacres, la
contestation amazonienne n’a pas diminué d’intensité :
la quasi totalité des 56 peuples indigènes de l’Amazonie
ont réaffirmé qu’ils allaient continuer les blocages
jusqu’à ce que le gouvernement retire les décrets
législatifs qui violent la convention 169 de l’Organisation
Internationale du Travail et les droits sur leurs territoires.
Selon tous les témoignages, la situation est explosive.
(Ces photos illustrent le texte Masacre en el Frontón (1986)
Sur le site : http://www.adehrperu.org
L’auteur n’est pas mentionné.)
9 Lucha Indígena No. 35 et Ana Maria Vidal ob. cit.
Dans un essai tardif de désamorcer la situation, le
10 juin, le Congrès avec les voix de l’APRA et des
fujimoristes, a approuvé la suspension de deux des
neuf DL les plus contestés par les Indiens. Les DL 1090
et 1064 ont été suspendus de façon indéfinie. Cette
décision peut n’être qu’une manoeuvre dilatoire comme
elle peut ouvrir un espace de négociation. Cependant,
la grève amazonienne comme les manifestations dans
les principales villes du pays ont continué après que le
gouvernement ait reculé.
Le légendaire dirigeant social péruvien, Hugo Blanco,
éditeur du mensuel Lucha Indigena, écrit dans son édito :
« Après 500 ans de silence, les amazoniens reçoivent le
soutien du peuple du Pérou et du monde ; il se peut que
la plus grande réussite de ces journées ait été de rendre
visible ces nations indigènes en tissant des liens entre
les divers secteurs du pays, divisés par ceux qui nous
dominent. En défendant l’Amazonie, ils sont en train de
défendre la vie de toute l’Humanité, et en résistant aux
mensonges du gouvernement, ils sont en train de réécrire
l’Histoire en rendant à tous le sens du mot dignité10 ».
10 Lucha Indígena No. 34.
Sources
- AIDESEP (Asociación Interétnica de Desarrollo de la Selva
Peruana) www.aidesep.org
- Ana María Vidal, «Crónica de una matanza anunciada»,
Instituto Bartolomé de las Casas, en www.lahaine.org
- APRODEH (Asociación Pro Derechos Humanos)
www.aprodeh.org
- CAOI (Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas)
www.minkandina.org www.servindi.org
- Diario el Comercio: www.elcomercio.com.pe
- Diario La República: www.larepublica.pe
- Francisco Eguiguren, "Análisis de la conformidad
constitucional del uso de las facultades legislativas otorgadas
por el Congreso al Poder Ejecutivo mediante la Ley No.
29157", elaborado a solicitud de OXFAM América, 5 de
agosto de 2008.
- Periódico Lucha Indígena No. 34, junio de 2009.
- Servindi (Servicios en Comunicación Intercultural)
www.servindi.org
(Occupation de la station numéro 6 de l’oléoduc péruvien par une commuauté Awajun
Sur le site : http://www.constituyentesoberana.org
L’auteur n’est pas mentionné.)
Comité Bordeaux Gironde de France-Amérique Latine
16, rue de Son-Tay, 33000 Bordeaux
Tél : 05.56.85.27.35.
Mél : contact@fal33.org
Site : http://ww.fal33.org
Article initialement publié en espagnol sur :
http://www.ircamericas.org/esp/6181
Egalement disponible en version anglaise :
http://americas.irc-online.org/am/6191
Texte traduit en français par Sergio Cáceres
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