samedi 15 novembre 2008

Nila, la montagne de feu – Gunung Api

Lat : 06° 44.6 S

Long : 129° 30.4 E



Cette nuit de vendredi, nous décidons, à tout hasard, de nous dérouter légèrement vers l’île de Nila. Elle porte la mention « volcanique ». Nous devrions l’apercevoir au matin.

L’une des difficultés est la grande imprécision de nos cartes pour ces îlots, inconnus des guides de croisière ; que ce soit leur topographie ou leur localisation géographique ( surtout les longitudes ) qui proviennent généralement de relevés anciens, époque où le GPS n’existait pas.

Samedi matin : tous sur le pont, scrutant à la jumelle, tentant de déchiffrer la situation.
Il y a bien une baie avec une entrée très refermée qui ferait un bon mouillage, mais nous lui préférons quand même des récifs ouverts, derrière et sous le vent. L’apparence générale est bien l’idée que nous nous faisons tous d’un volcan, - détail : maintenant que nous sommes à portée d’arbalète, nous sentons et voyons des fumées qui s’échappent, comme la pression d’une cocotte minute.

Amorce, sous spi, du contournement par la pointe ouest - stupéfaction, il y a quelques habitations de type traditionnel ; nous les apercevons furtivement par l’entrebâillement de l’entrée de la baie. On affale, moteur ! Allons voir de plus près. Une large ceinture foncée affleurante, bordée de vert clair nous interdit l’entrée, condamnée par le corail qui s’étend pratiquement sur toute la longueur.
Oh ! A _ mille, nous distinguons deux pirogues. Vite, je plonge dans le lexique franco-indonésien en 200 mots, envoyé en express par Marilia et tente de mettre au clair les premières recommandations, comme suit : « Les consonnes finales, au lieu d'être relâchées comme en français, sont prononcées en gardant les articulations en place. Par exemple, Le /k/ final se prononce donc en gardant la glotte bloquée en position fermée, ce qui le rend inaudible pour une oreille française »

Tout d’abord une pirogue taillée dans un tronc, puis un chapeau pointu en paille sous lequel se protège un vieil homme occupé à remonter ses filets. Je laisse tomber les cours de phonétique et j’embraye illico sur des grands moulinets de bras, direction la baie. L’homme fait signe que c’est possible. Il nous demande de le suivre, mais comme il peine à égaler la vitesse de notre Volvo, on le hisse à bord, sa pirogue en remorque. Pas rassuré sur ce bateau en aluminium. Lui c’est Panik, le doyen de la communauté, 71 ans, mais, en fait, sous ces abords de vieux sage, se cache un joyeux drille, turbulent ; il deviendra par la suite, et après moult péripéties, notre meilleur ami.

L’autre pirogue, armée de deux costauds, nous dépasse et nous ouvre le passage dans la baie par une passe invisible de 10 mètres de large et 90 cm de profondeur, que nous franchirons sans douter, confiants en nos guides.

Bien que parfait du point de vue de la protection offerte, le mouillage est très délicat car dans un trou corallien de 20 mètres, très proche d’une berge formée de rochers sur lesquels palmiers et pins enclosent des huttes de bambou et de paille. Dans l’approche finale, au vent des rochers, le moteur cale brusquement car l’hélice vient d’entortiller et sectionner le bout de remorque de la pirogue de Panik, qui s’éloigne direction la passe. Juste le temps de tomber l’ancre pour arrêter la glissade de Dolce Vita qui partait sur les rochers, désemmêler les cordages, et reprendre à zéro la manœuvre pour le plus grand plaisir de nos spectateurs et le désarroi contenu de notre ancien, qui se demande ce qu’il peut bien faire sur notre galère.

Le cadre est magnifique, le fond corallien, des collines parsemées de huttes, des plages et des mangroves, une eau transparente, et des résurgences sous-marines de sources bouillantes , venant des entrailles de la terre, qui s’évaporent en surface dans un panache blanc.





L’après midi sera consacré à l’accueil et aux présentations, dans le cadre d’une tournée organisée des maisons « ruma », va et vient alterné de passages par Dolce Vita, rythmés par les chants papous « bola bola bola », et toujours accompagné de leur alcool local « soopy » : nous n’hésitons pas à leur retourner la politesse avec un bon vieux pastis de Marseille oublié dans les fonds de cale, effet surprise garanti ! S’ensuit une longue explication de texte concernant le processus de distillation locale, qui commence par le remplissage à même le cocotier des précieuses bouteilles.





Pour les amateurs de spiritueux l’étonnante fermentation et récolte en bouteille directement sur pied vaut le détour …. Il pousse des bouteilles … est-ce l’effet de la chaleur ? Tant est si bien qu’il faut chasser gentiment mais fermement quelques derniers couche-tard fatigués, apparemment peu enclins à quitter le bord et regagner leur pénates en pirogue.




Dormir, malgré la chaleur, au pied du feu qui couve dans le cratère, et ce rendez vous pris pour explorer le lendemain, tout en haut, ces versants fumants , propices à vous fournir matière à des rêves sulfureux pour une nuit.
Comme personne n’a bien compris à quelle heure débuterait l’excursion, et alors que la veille a, pour certains, été arrosée plus que de raison, mieux vaut démarrer tôt et assurer. Remettre des chaussures fermées a quelque chose de redoutable, je me protège préventivement et généreusement les orteils à grand renfort de sparadrap. Comme rien ne se passe, et que nous sommes le dimanche matin en cette contrée protestante, nous irons à terre à la rencontre de nos guides. Nous déambulons patauds, chaussés en « grosses », émerveillés sur des chemins inconnus, à la recherche d’âmes pour nous renseigner, entre maisons sur pilotis et sources bouillonnantes jaillissant des mangroves découvertes. Nous finirons par attendre religieusement, sous le cagnard, la fin de l’office ….

Nous suivons Sefi, fils de Pamax le pasteur. Sommes vite rejoins par une dizaine de jeunes, pieds nus, la machette en bandoulière. Certains emportent des instruments de musique, un autre transporte sur l’épaule un bien encombrant tronc de bambou d’une douzaine de mètres. Leurs jambes vont vite, très vite, leurs pieds sont des ventouses.

Comme les gringos ne peuvent qu’aller piano pour gravir les pentes abruptes et brûlantes d’un volcan en activité, un dimanche d’été en région équatoriale, ils s’amusent, grimpent très haut dans les arbres, à la poursuite de singes, cueillent des fruits, font des réserves d’eau de coco, tressent des besaces et des outres naturelles, sans jamais délaisser leur mission consistant à ouvrir le chemin, taillant des branches dans la jungle la plus épaisse, ou des marches dans la terre calcinée. Ce spectacle, sur fond de relecture du livre d’Edgard Morin « le paradigme perdu : le nature humaine » m’inspire une profonde réflexion. Notre culture a des racines naturelles incroyables.




Assoiffés, nous atteindrons en trois heures de marche difficile le bord du cratère. On plante le bambou tel un mat, drapeaux et maillots de couleurs flottent aux vents de « Gunung Api », au centre d’un panorama époustouflant mêlant le blanc des expirations sulfureuses, le rose des roches brûlées, le bleu de la mer de Banda, et le vert de Nila. En compagnie de Sefi et l’un de ses amis, nous descendons encore quelques centaines de mètres, pour écouter au plus près les spasmes des profondeurs.







Chemin faisant, notre vocabulaire indonésien s’étoffe. Je trouve la descente pénible car effectuée par un autre sentier plus pentu et non entretenu : comprendre que c’est plus de l’acrobatie sur liane qu’autre chose.

Puis le chemin rejoint un complexe d’aqueducs en bambou, suspendus dans la forêt, qui alimentent le village. Des haltes improvisées mangue, bananes, amandes et autres baies sont les bienvenues. De retour en bas, nous filons sans cérémonie vers Dolce Vita, avec une furieuse envie de prendre un bain de mer à température, tout habillé et sentir la chaleur lentement se dissiper.

Lundi : changement d’activité.

A la demande générale, nous installons le moteur sur l’annexe. Puis passons prendre quelques spécialistes locaux de pêche sous-marine pour nous enseigner techniques et terrain de chasse. Je confie la direction de l’annexe à Sefi, arborant fièrement son tout nouveau maillot « Dolce Vita ».
Chacun son matériel. Le leur est magnifique : de vrais fusils taillés dans le bois, finition au marteau pour les parties métalliques.



Au passage nous déposons Lali à la plage de Panik, qui a insisté très lourdement pour qu’on lui fasse une couleur. Mais voilà, nous on n’a que du rouge. Lui voudrait bien du noir. Ils se mettent finalement d’accord en indonésien pour le rouge… une séance de haute coiffure ibérico-papou qui sera suivie avec beaucoup d’intérêt, à la hauteur du résultat psychédélique obtenu ! Y’a bien que Panik qui est mitigé, car pour le reste c’est un franc succès.



De notre côté les fonds sont de toute beauté tant la flore corallienne que les « ikan » - entendre : poissons – un peu farouches quand même. Ce qui ne m’empêchera pas de prendre un gros Lutjan Bohar d’environ 6 kilos, suite à un combat acharné. Le zodiac s’emplit littéralement de poissons des plus classiques « perroquets, coralliens », aux moins courants: poissons boites, murènes, concombres, tous très bon assure-t-on… Une technique employée consiste à marcher sur les coraux, eau à hauteur de masque …. Très efficace à condition d’avoir l’entraînement et les pieds adaptés. Les eaux très bleues sont aussi transparentes, bien que se troublant lorsque surgissent des sources chaudes de dessous les roches.


Nous nous retrouvons tous à la plage où se prépare un pic-nic, un grand feu de bois est dressé.


Nous apportons une boîte de Cassoulet pour accompagner les poissons ; ce qui sera fort apprécié. Les pirogues affluent de toute part pour se joindre à la fête. Puis nous improvisons une soirée crêpes à la confiture d’abricot chez Sepi ( je recommande le soopy pour lever la pâte). On rigole, on chante.



Les frontières entre cultures, langues, s’estompent, disparaissent. Nous sommes devenus des frères dans la douceur de la nuit.

Mardi, 5 heure du matin.
Marée oblige. Réveil difficile.
Nous levons l’ancre et laissons derrière nous, avec beaucoup d’affection, une culture intimement lié à la nature, ce village d’une centaine d’âmes, devenues en trois jours des amis, non sans avoir promis, un jour, peut- être quand Léo et Harol seront grands, de revenir.


6 commentaires:

marilia a dit…

Quel fabuleux récit, superbes images, merveilleuses rencontres et aventures. Je croyais que ton appareil avait une petite défaillance colorimetrique en voyant les cheveux de Panik, ou ton visage, à la soirée crêpes, mais je fut eclairée par la lecture du post : teinture acajou et soopy ont fait leurs effets ;-) Le mix des cultures... j'adore !!! gros bisous, marilia.

dolce vita a dit…

Meu Amor,

Que bela aventura!!!
Olhando a ultima foto, acho que voce quer se acostumar a ter um terceiro filho (canino , eh claro!!!)

Beijos

Seu Dungue, Bia e Leo

dolce vita a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Anonyme a dit…

Une belle aventure humaine,magnifiquement racontée avec, en prime, quelques émotions sulfureuses et vulcanologiques...alors qu'au même moment, était signalé un séisme de 7,5 sur l'échelle de Richter à Sulawesi, soit 900 km plus au nord...avec alerte au Tsunami dans un rayon de 1000km...ce qui n'a apparemment aucunement troublé le pic-nic sur la plage !
Allez! Bon vent, et qu'Eole et Vulcain vous soient favorables!
bises à l'équipage,
Marie

Anonyme a dit…

Excellentes nouvelles du reste de l'équipage resté à terre et récemment arrivé en Australie...chez Jean- Philippe et Marilyn qui les ont chaleureusement accueillis !
Bia,qui a repris la scolarité à distance, niveau 5ème cette rentrée, vient de recevoir ses premiers résultats...toujours au top!
Bravo pour ces performances, et bises à tous;
MIMI

Denis et Cnie a dit…

Coucou à l'équipage en mer et à terre ! On ne lâche pas vos récits, une bouffée d'air à chaque lecture. On pense bien à vous. et on vous prépare une surprise pour nos retrouvailles, 1 membre de plus dans l'équipage de
Clamart.
Bises